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Vous terminez vos journées fatigué… sans vraiment savoir pourquoi. Vous avez du mal à vous concentrer sur des tâches simples. Vous relisez plusieurs fois sans retenir.

Et pourtant, vous n’avez pas “forcé” physiquement.

Cette sensation est aujourd’hui fréquente dans le monde du travail, mais elle reste encore mal reconnue et mal comprise. Dans certains contextes, comme le travail humanitaire à l’est de la RDC, elle devient même quasi structurelle.

Les professionnels y font face à une combinaison exigeante :

une charge cognitive intense (coordination, décisions rapides, rapports)

une exposition répétée à des situations difficiles

et une instabilité sécuritaire permanente

Selon l’Inter-Agency Standing Committee, les travailleurs humanitaires en zone de conflit sont particulièrement exposés à l’épuisement psychologique, souvent sans accès suffisant à un accompagnement adapté. 

Ce que vous ressentez porte un nom : la fatigue mentale. Et dans beaucoup de cas, elle est liée à une surcharge psychologique.

Ce que l’on appelle vraiment fatigue mentale

La fatigue mentale correspond à un épuisement des capacités du cerveau : se concentrer, mémoriser, décider, gérer ses émotions.

Ce n’est pas une question de motivation. C’est une question de ressources.

Dans les contextes de crise prolongée, cette fatigue peut se combiner à ce que l’on appelle un stress traumatique secondaire (ou traumatisme vicariant). Autrement dit, une fatigue liée non seulement à la charge de travail, mais aussi à l’exposition répétée à la détresse des autres.

Dans ces situations, beaucoup attribuent leur épuisement uniquement au contexte extérieur, sans identifier leur propre état interne, ce qui peut retarder la prise de conscience.

Et lorsque ces ressources sont sollicitées en continu, le cerveau finit par ralentir.

Des recherches menées par Mathias Pessiglione et Fanny Mochel ont montré que l’effort cognitif prolongé entraîne une accumulation de glutamate dans le cortex préfrontal, la zone impliquée dans la prise de décision.

Lorsque cette accumulation devient trop importante, le cerveau réduit volontairement l’effort pour se protéger.

Dans des contextes comme l’est de la RDC, où les décisions doivent être prises rapidement et sous pression, ce mécanisme peut avoir un effet paradoxal : un cerveau fatigué continue d’agir, mais avec une efficacité réduite, souvent sans que la personne en ait pleinement conscience.

Pourquoi le travail fatigue autant le cerveau aujourd’hui

Le problème ne vient pas uniquement de la quantité de travail, mais de la manière dont le cerveau est sollicité.

Dans les contextes humanitaires, cette réalité est amplifiée.

Une accumulation de sollicitations Les interruptions ne viennent pas seulement des notifications, mais aussi :

  • des incidents sécuritaires
  • des déplacements imprévus
  • des changements urgents de plan

Une pression permanente La pression ne concerne pas uniquement les objectifs. Elle peut impliquer des décisions ayant un impact direct sur des vies humaines.

Un manque de récupération réelle 

La récupération est compliquée par le fait que l’environnement de vie reste le même que celui du travail. Il devient difficile de “déconnecter”.

Une surcharge cognitive mesurable 

La surcharge cognitive correspond à une situation où les exigences dépassent les ressources disponibles.

Dans des domaines critiques (urgence médicale, aviation, humanitaire), elle peut avoir des conséquences directes sur la performance et la sécurité.

Le cerveau reste en alerte, même en dehors des moments de travail.

Dans les zones de conflit, cette alerte est double :professionnelle, sécuritaire

Et le cerveau ne fait pas toujours la différence.

Les mêmes circuits de vigilance sont activés en continu, ce qui empêche une récupération réelle.

À titre de comparaison, en France, 64 % des cadres déclarent avoir des difficultés à déconnecter. Dans des contextes humanitaires, cette difficulté est souvent encore plus marquée.

Une charge émotionnelle sous-estimée Interactions, responsabilités, environnement… Le travail mobilise aussi les émotions, souvent sans qu’on en ait conscience.

Des signes souvent ignorés

La fatigue mentale ne se manifeste pas toujours de manière évidente. 

Elle s’exprime à travers des signaux du quotidien :

  • difficulté à se concentrer
  • oublis fréquents
  • sensation de “brouillard mental”
  • fatigue persistante malgré le repos
  • irritabilité
  • perte de motivation

Pris séparément, ces signes peuvent sembler anodins. Mais ensemble, ils traduisent souvent une surcharge.

Parmi ces signes, l’irritabilité mérite une attention particulière.

Elle est souvent interprétée comme un problème de comportement ou de relation. Pourtant, elle peut aussi être un signal de surcharge mentale.

Lorsque le cerveau est fatigué, notamment les zones impliquées dans la régulation émotionnelle, il devient plus difficile de moduler les réactions. Les émotions sont alors moins filtrées, plus rapides, parfois plus intenses.

Dans ce contexte, l’irritabilité n’est pas un défaut de caractère. Elle peut être un indicateur que les ressources mentales sont saturées.

Pourquoi on se trompe sur cette fatigue

C’est l’un des points les plus importants.

Beaucoup interprètent cette fatigue comme :

un manque de discipline, un manque de motivation ou même de la paresse

Dans un environnement où il faut être productif, ralentir peut être perçu comme un problème.

Résultat : on force davantage, alors que le problème vient justement d’un excès de sollicitation.

Un cerveau qui a des limites

Le cerveau n’est pas conçu pour :

  • gérer des interruptions constantes
  • traiter trop d’informations en continu
  • rester sous pression prolongée

Lorsqu’il est trop sollicité, il ne “lâche” pas immédiatement. 

Il s’adapte, puis il ralentit.

C’est ce ralentissement que l’on ressent comme une perte d’énergie, de clarté, ou de motivation.

Un signal à ne pas ignorer

La fatigue mentale n’est pas anodine. Elle peut être ponctuelle, mais aussi s’installer dans la durée.

Signal d’évolution vers le burnout

Lorsqu’elle persiste, cette fatigue peut évoluer vers un épuisement plus profond.

L’Organisation mondiale de la Santé reconnaît le burnout comme un phénomène lié au travail, résultant d’un stress chronique non géré.

Dans plusieurs études récentes, une part importante des travailleurs déclare avoir déjà vécu un épisode d’épuisement.

Les facteurs de risque sont connus :

  • surcharge de travail
  • pression temporelle
  • manque de contrôle

Dans les contextes humanitaires en zone de crise, ces facteurs sont souvent présents simultanément et sur la durée.

Ce n’est pas une fatalité. Mais c’est un signal.

Se sentir vidé mentalement ne signifie pas forcément qu’il faut faire plus d’efforts.

Parfois, cela signifie simplement que le cerveau a été trop sollicité, pendant trop longtemps.

Mettre des mots sur cette fatigue, c’est déjà commencer à la comprendre autrement.

Et comprendre, c’est souvent le premier pas pour ne plus l’ignorer.

REFFERENCE ET RESOURCES

– Wiehler A., Branzoli F., Adanyeguh I., Mochel F., Pessiglione M. (2022). A neuro-metabolic account of why daylong cognitive work alters the control of economic decisions. Current Biology. Institut du Cerveau / Inserm. https://institutducerveau.org/actualites/fatigue-mentale-mecanismes-biologiques-identifies
– Gruet M. (2020). Fatigue mentale : un facteur pouvant favoriser les comportements sédentaires. Université de Toulon, Laboratoire IAPS. https://www.univ-tln.fr/Fatigue-mentale-un-facteur-pouvant-favoriser-les-comportements.html

– INRS. Épuisement professionnel ou burnout FAQ. https://www.inrs.fr/risques/epuisement-burnout/faq.html
– Empreinte Humaine / OpinionWay (2024). Baromètre santé mentale au travail en France.
– Université de Montpellier. Charge mentale : comment éviter une surchauffe du cerveau ? https://www.umontpellier.fr/articles/charge-mentale-comment-eviter-une-surchauffe-du-cerveau
– OMS (2019). Classification Internationale des Maladies CIM-11 : burn-out comme phénomène lié au travail.
– Figley, C.R. (1995). Compassion Fatigue: Coping with Secondary Traumatic Stress Disorder in Those Who Treat the Traumatized. Brunner/Mazel. (Référence fondatrice sur la fatigue compassionnelle — pertinente pour les humanitaires.)
– IASC (2007). Guidelines on Mental Health and Psychosocial Support in Emergency Settings. Inter-Agency Standing Committee. https://interagencystandingcommittee.org

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